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Interview de Vladimir Mikhaylov.

Dans une interview pour le journal officiel du gouvernement russe, Rossiyskaya Gazeta, le commandant en chef de la force aérienne russe, Vladimir Mikhaylov, s’est exprimé sur tous les programmes aéronautiques militaires en cours et les plans de modernisation de l’aviation militaire russe. Il évoque notamment l’abandon de l’An-70, l’arrivée du Su-34, du Yak-130, du Mi-28N et du chasseur de cinquième génération... Redstars vous propose en exclusivité un résumé complet des principaux sujets abordés.

Abandon de l’An-70

Concernant le programme d’avion de transport An-70 mené en commun avec l’Ukraine et dont la Russie vient de se retirer, Mykhaylov justifie ce retrait principalement par le fait que l’An-70 n’est plus aujourd’hui un appareil de transport moyen mais est devenu, du fait de développements ultérieurs, un appareil de transport lourd. Or la Russie n’en a pas besoin car elle a déjà l’Il-76 jugé plus performant. Il précise aussi que le développement de l’An-70 n’a pas été fait dans le respect des règles élémentaires de construction aéronautique et que cela a mené à des déficiences de l’appareil. Le premier prototype de l’An-70 s’est d’ailleurs crashé tandis que le deuxième a été accidenté lorsqu’il a eu une défaillance moteur à basse altitude et est ensuite tombé dans une épaisse couche de neige. Les journalistes évoquent la perte de l’investissement russe de 4 milliards de dollars dans l’appareil mais Mykhaylov réplique qu’aucun programme aéronautique n’est sans risque et qu’il ne faut pas chercher de responsable. Il ajoute qu’il n’a jamais caché son peu d’intérêt pour l’An-70 et précise qu’il aurait dû être abandonné dès 2001. Mais les hommes politiques en avaient décidé autrement pour des raisons politiques selon les journalistes.

Etat de la force aérienne russe.

Les journalistes ont questionné le chef de l’armée de l’air russe sur les programmes d’équipement en cours, lui demandant s’il ne s’indignait pas du fait que la Russie exporte des appareils modernes et performants à l’étranger mais n’en reçoive aucun pour elle même, se contentant de conserver ses vieux appareils. Ils prennent pour exemple la récente panne d’un Il-18 des VVS lors d’un déplacement officiel de Vladimir Mikhaylov en Biélorussie et qui l’a obligé à passer la nuit à Minsk le temps de réparer l’appareil. Mykhaylov s’amuse de cette remarque sur un appareil qu’il dit aimer particulièrement malgré son age et répond que la Russie , et ses forces aériennes en particulier, a connu une période difficile depuis la chute de l’URSS. Les fonds alloués à l’acquisition d’appareils neufs ont notoirement été insuffisants. Ainsi, l’URSS recevait à la fin des années 1980 pas moins de 600 appareils neufs par an (647 en 1989) contre 0 en 1992. La situation n’est toutefois pas sans espoir selon lui. Tout d’abord, la force aérienne a été restructurée passant de 1 000 000 hommes (500 000 dans la force aérienne et 500 000 dans la défense aérienne) à moins de 200 000 hommes, soit une diminution de près de 5 fois. De plus, Mykhaylov estime pour le moment inutile l’achat de nouveaux appareils alors qu’il en reste suffisament en service qui ne sont pas obsolètes et que certains peuvent même durer jusque vers 2015-20 voire 2025. Il précise que la nouvelle structure des forces aérienne ne nécessite plus autant d’appareils que par le passé et l’introduction graduelle de nouveaux appareils sur le même rythme qu’autrefois n’est plus nécessaire. Enfin, il explique que l’achat de 5 à 10 appareils neufs ne changerait en rien la situation mais au contraire accaparerait les fonds disponibles au détriment de l’entretien du parc actuel. Il compte plutôt sur les programmes de modernisation comme les Su-25SM, Su-24M, Su-27SM et Mig-29SMT qui ont tous une nouvelle avionique standardisée. Ces programmes permettront de conserver le parc actuel jusque vers 2015 voire 2025. Et pendant ce temps leurs successeurs sont en développement. Mykhaylov note aussi que le montant nécessaire à l’entretien du parc aérien russe n’est pas tellement élevé et donne en exemple l’année 2005 où pour 3 milliards et quelques de roubles, non moins de 106 avions, 76 hélicoptères et 364 moteurs ont pu être révisés ainsi qu’un certain nombre d’autres composants. Cela correspond selon lui à un total de 4 régiments d’avions et 3 d’hélicoptères entièrement révisés par les ateliers de l’armée de l’air russe. Ce à quoi il faut rajouter un certain nombre d’appareils qui ont été révisés par les industriels russes.

L’important est que le potentiel scientifique et industriel russe en matière d’aéronautique a été conservé. Les ventes d’aéronefs à l’export permettent de financer le développement de nouveaux équipements. Certains programmes comme celui du chasseur de cinquième génération, des avions de transport léger, moyen et lourd, d’un avion d’entraînement et d’un hélicoptère de combat ont pu être lancés après 2002. L’avion d’entraînement Yak- 130 a déjà effectué son premier vol tout comme l’Il-76MF dont les essais on été achevés en avril 2005. Il a été décidé, selon Mykhaylov, qu’il sera mis en production si les fonds sont suffisants. L’Il-112 et l’avion de transport moyen voleront bientôt. Les années 2006 et 2007 seront selon Mykhaylov décisives pour les VVS.

Concernant le manque d’entraînement des pilotes et leurs salaires qui font aussi l’objet d’une question des journalistes, Mykhaylov répond qu’ils ont été récemment portés à sa demande à 10 000 roubles pour un Lieutenant fraichement sorti de ses classes et 20 000 roubles pour un commandant. Ce qu’il estime suffisant pour une grande partie des pilotes vivant en Russie, hormis peut être à Moscou où la vie est plus chère. Concernant l’entraînement des pilotes, il fait part de sa récente décision de favoriser les jeunes pilotes au détriment des plus anciens malgré les protestations de ces derniers.

Le chasseur de cinquième génération.

Questionné sur le chasseur de cinquième génération, et en particulier sur sa récente déclaration qui avait fait grand bruit en reprochant à Sukhoï d’allouer des fonds attribués à ce programme à son avion civil RRJ en développement, Mykhaylov souhaite mettre les choses au clair. Par ces propos, il voulait dire que Sukhoï était embarqué dans deux gros projets différents (le chasseur de cinquième génération et le RRJ) et qu’en conséquence, il est difficile de se consacrer à fond sur les deux en même temps. Selon lui, ses propos ont eu l’effet escompté puisque le Directeur Général de Sukhoï, Mikhail Pogosyan, l’a appelé une heure après pour l’assurer qu’il ne laissé de côté aucun programme. D’ailleurs, la seconde étape du développement de l’appareil suit son cours et il ne fait aucun doute pour Mykhaylov que l’avion effectuera son premier vol en 2007.

Pas de nouveau bombardier pour la Russie avant 15 à 20 ans.

A une question sur le développement éventuel d’un nouveau bombardier stratégique, domaine dans lequel excelle la Russie , Mykhaylov répond que les VVS n’ont pas besoin d’un nouvel appareil et que le seul besoin est de moderniser les bombardiers existants comme le Tu-160 et le Tu-95. Selon lui, il n’y a pas meilleur et plus beau bombardier au monde que le Tu-160. Son seul souci est que son développement a eu lieu dans les années 1970 et qu’en conséquence son avionique est obsolescente. C’est pourquoi l’appareil est et sera graduellement modernisé. La couteuse et solide cellule du Tu-160 peut tenir pendant 50 ans minimum. Sachant que le Tu- 160 a commencé à entrer en service en 1986, il peut encore le rester pendant au moins 30 ans. Il en sera de même avec le Tu-95 car leur remplacement par un nouvel appareil est bien au dessus des moyens des VVS pendant au moins encore 15 à 20 ans !

Arrivée du Su-34 en 2006

Selon Mykhaylov, les deux premiers Su-34 de série entreront en service au sein des VVS cette année même. Un appareil quasiment achevé est actuellement sur la chaîne d’assemblage à Novossibirsk (NAPO) tandis que le second est en construction également. 1 600 000 000 roubles ont été alloués par le gouvernement à ce programme et les industriels ont accepté de baisser le prix unitaire de 150 000 000 roubles dès 2007 en contrepartie d’une cadence de production plus élevée.

Le Mi-28N comme principal hélicoptère de combat et les Ka-50/52 pour les opérations spéciales...

Pour Mykhaylov, le Ka-52 est un bon hélicoptère de combat mais le Mi-28N le surpasse. D’où le choix définitif du Mi-28N qu’il soutient. Les Ka-52 et Ka-60 seront quant à eux commandés en plus petites quantités et affectés aux opérations spéciales.

Le nouveau holding aéronautique russe unifié.

Pour Mykhaylov, la constitution de ce holding, dénommé OAK, est une bonne chose. Interrogé sur l’intérêt qu’auraient les constructeurs d’hélicoptères à suivre le même modèle, il répond qu’il est en effet nécessaire de regrouper Kamov et Mil pour préserver un niveau normal de production d’hélicoptères en Russie. Cela permettra aussi de mettre fin aux querelles actuelles entre constructeurs. Mykhaylov se déclare confiant dans le fait qu’OAK sera bénéfique à la construction aéronautique en général en Russie et en particulier à l’aviation militaire. La création de la Commission Militaro-Industrielle est également une bonne chose selon lui.

La défense anti-aérienne.

Le nouveau missile S-400 doit entrer en service au sein des forces armées russes dès cette année avec un premier régiment équipé près de Moscou (à Fryazevo) selon Vladimir Mykhaylov. Il ajoute qu’avec le S-400, la Russie compte passer à la défense aérospatiale en pouvant cibler désormais non seulement des véhicules aériens mais aussi spatiaux.

Le renseignement.

D’après la presse, les moyens de renseignement des VVS, tout comme ceux d’autres branches des forces armées, seraient réduits par mesures d’économies rendant les forces russes "aveugles". Mykhaylov dément ces rumeurs et précise qu’actuellement une réflexion est menée sur la réorganisation des moyens de renseignement russes mais que cela ne correspond pas du tout à ce qui est dit dans la presse. Chaque branche des forces armées doit avoir ses propres services de renseignement selon lui.

L’avion préféré de Mykhaylov ?

Les journalistes russes terminent leur interview de Vladimir Mykhaylov en lui demandant quel est son type d’appareil préféré. Il avoue sa préférence pour les chasseurs et les chasseurs-bombardiers. Il a notamment volé sur Su-27, Su-30, MiG-29, Su-7B de tous types et sur le Yak-130. Maintenant qu’il est plus agé, il concède avec humour qu’il aime bien l’Il-18, un vieil appareil mais très fiable et calme et qui peut embarquer de nombreux passagers selon lui. Ce qui lui est bien utile pour transporter toute l’équipe qui l’entoure !

Article

> Mise à jour : août 2006
> Date de publication : mai 2006
> Auteur : Reprise par Redstars des propos de l’article d’Igor Chernyak paru dans Rossiyskaya Gazeta, le journal officiel du gouvernement russe.


Vladimir Mikhaylov.