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Le sort du Requin Noir (2ème partie) : l’étoile des salons.

Au Bureau d’études Kamov, on a vite compris qu’il ne fallait pas trop compter sur l’assistance de l’Etat. Et qu’il était nécessaire de promouvoir l’appareil sur les marchés internationaux, qu’on y apprenne l’existence du Requin (peu importait que l’appareil soit vendu ou non à l’étranger), qu’il fasse l’objet de commentaires de presse, ce qui devait finalement encourager la promotion de l’appareil dans l’armée, la formation des pilotes, et conférer au combat interarmes avec participation de cet hélicoptère de frappe tous temps ou d’un hélicoptère d’appui feu (comme vous préférez) une dimension nouvelle, celle de la victoire, estimait-on à Kamov.

Pour la première fois, le Ka-50 a été présenté au public lors d’exercices en Biélorussie en février 1991, puis en août de cette même année au Salon aérospatial de Joukovski, près de Moscou. En septembre, l’appareil est "allé" en Grande-Bretagne, au Salon de Farnborough. Dire que le Requin y a fait fureur revient à ne rien dire du tout. Mais le mérite n’en revient pas seulement au Kamov ou plutôt, pas tout à fait au Kamov.

Précisons que les Britanniques avaient délivré avec retard leur visa au constructeur général du Requin, Sergueï Mikheev, qui a dû diriger le déchargement de l’appareil d’un avion-cargo Rouslan littéralement l’oreille collée au combiné du téléphone, depuis Moscou. Enfin à Londres, il a appris que les techniciens et les pilotes d’essai n’avaient pas encore leurs visas. Des collègues du Bureau d’études Tupolev l’ont aidé à "déballer" l’appareil et à l’assembler. Mais ils n’avaient pas le droit de le faire décoller. Alors, il a collé sur le brise-glace un billet : "Sorry, nous ne volons pas parce que...". L’excuse a été remarquée par des reporters de CNN. Un véritable scandale a éclaté. Au Salon, on ne parlait plus que de "concurrents perfides". Les Britanniques se sont empressés de délivrer les visas mais nos pilotes ne sont arrivés qu’au moment de la fermeture de l’exposition.

C’est ainsi que Sergueï Mikheev et ses collègues se sont mis à apprendre les dessous du marché international des armements. Ils ont vu que les concurrents ne reculent devant rien pour rafler le succès à leurs rivaux.

Au début des années 90, le journal pour lequel je travaillais faisait paraître le supplément russo-américain We (Nous). Avec le constructeur général de Kamov, nous avons décidé d’écrire un article comparant les performances officielles, tirées de prospectus, des deux appareils, l’américain Apache et le russe Kamov. Il était intitulé "Kamov contre Apache". Sur certains points, le Requin dépassait l’Apache AH-64A. Par exemple, pour la vitesse de croisière. Mais notre appareil cédait le pas à sa contrepartie américaine pour la capacité d’ "opérer" de nuit. Et l’article ne le cachait pas.

Mais quelle ne fût pas notre surprise lorsque de Washington, où ce supplément était imprimé, nous avons reçu des épreuves de l’article dans lesquelles les performances du K-50 étaient "revues à la baisse" par rapport à l’Apache. La vitesse de croisière du Requin était, par exemple, comparée à la vitesse d’attaque de l’appareil américain (celle-ci, cela va sans dire, était plus élevée qu’en vol ordinaire). Nous avons présenté au rédacteur russe les documents officiels. Sous nos yeux, il a apporté des corrections. Mais, à Washington, le supplément a été imprimé dans sa version initiale, donc américaine.

Le constructeur général Mikheev en a été très offusqué. D’autant plus qu’en vertu d’un décret présidentiel le Requin Noir avait été enfin réceptionné par l’armée. Il a perçu la démarche américaine comme une insulte publique, visant non seulement "son enfant" mais aussi les forces armées russes.

L’affront était d’autant plus grave que, malgré ce décret longtemps attendu, l’Etat était encore incapable de financer la construction en série de l’appareil. Même la campagne lancée en décembre 1994 contre les commandos terroristes en Tchétchénie n’a rien changé sous ce rapport. En haute montagne le Requin Noir aurait été d’une grande utilité ! Il s’est avéré que l’armée non seulement manquait de Requins mais que même les bons vieux Mi-24 ("Crocodiles") n’étaient pas prêts pour cette campagne. Et souvent, faute de financement.

En 1998, le Bureau d’études Kamov a pris part à l’appel d’offres lancé par Ankara concernant un hélicoptère de combat pour l’armée turque. L’une des clauses du concours stipulait la production en Turquie.

Le Requin Noir y a été présenté. Une version du K-50 pour l’armée turque - l’Erdogan (Faucon) - a même été conçue. Les Turcs voulaient que l’avionique des hélicoptères soit de fabrication israélienne. Par rapport au Requin, l’Erdogan était un biplace, les pilotes y étaient disposés l’un derrière l’autre, comme dans un chasseur d’entraînement. Cela va sans dire, l’appareil volait de jour comme de nuit, avec ses dispositifs de visée infrarouge. Mais de nouveau un Apache s’est pointé à l’horizon, avec, à côté, des hommes de McDonnell-Douglas, du Capitole et du Département d’Etat. Et il ne se trouva personne pour intercéder dans cette même catégorie de poids en faveur du Kamov. Mais même si l’Apache a remporté l’appel d’offres, les Turcs ont refusé de l’acheter. L’expérience acquise par Mikheev et ses collègues leur a permis de construire une nouvelle version du Kamov, le Ka-52, alias Alligator. Son équipage compte deux hommes. Mais ils sont disposés l’un à côté de l’autre et remplissent des fonctions différentes. L’un pilote, l’autre contrôle le terrain survolé. D’où la destination de l’appareil : un hélicoptère de frappe et de reconnaissance. D’ailleurs, les appareils Kamov sont maintenant dotés d’écrans LCD, les pilotes portent des casques à affichage intégré. Ils sont tout aussi bien équipés que leurs collègues étrangers.

Les experts ont même élaboré la tactique du recours au Ka-50 et au K-52 en combat. Pa exemple, on constitue un groupe de 5 à 7 appareils, où il y aura deux Alligators pour effectuer la reconnaissance, rechercher les cibles en vue d’une attaque et former un poste de commandement volant. Pendant ce temps, les Requins détruiront des blindés, des postes de commandement et des effectifs ennemis ou encore des terroristes, leurs entrepôts d’armes et leurs camps d’entraînement. Imaginez des guêpes géantes piquant impitoyablement !

Seulement, cette idée, aussi ingénieuse qu’elle soit, ne peut être appliquée nulle part. Car les Requins se comptent encore sur les doigts d’une main, et les commandants russes ne maîtrisent pas encore la gestion d’un combat dirigé, avec l’engagement de forces spatiales, aériennes et terrestres à la fois. D’une part, parce que l’armée manque encore de ressources, aussi bien techniques que financières. D’autre part, on n’en éprouve pas encore la nécessité impérieuse. De telles guerres sont menées au Proche-Orient, mais, Dieu merci, ce n’est pas le territoire russe.

Il est vrai qu’un des pilotes du Requin s’est vu accorder, en 2001, pour sa participation à l’opération antiterroriste en Tchétchénie, le titre de Héros de Russie. Comme le constructeur général du Bureau d’études Kamov Sergueï Mikheev qui porte aussi l’Etoile d’or de Héros. Les ingénieurs du Bureau ont été récompensés par le Prix d’Etat de Russie (à suivre).

- Lire la première partie.
- Lire la troisième partie.

Article

> Mise à jour : septembre 2007
> Date de publication : février 2007
> Auteur : Viktor Litovkine.
> Initialement publié par RIA Novosti en février 2007.


L’hélicoptère de combat russe Ka-50 Black Shark (photo : RIA Novosti).