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Boulava, un missile naval russe conçu et testé à la va-vite

Sur les six tirs d’essai du missile balistique naval Boulava, quatre se sont soldés par un échec complet, et lors du dernier essai, officiellement couronné de succès, l’une des trois ogives n’a pas atteint la cible. Et pourtant, l’armée russe décide de lancer sa fabrication en série. Sans doute, en annonçant la nouvelle, le commandant en chef de la Marine, Vladimir Massorine, entendait-il la fabrication d’un petit lot de missiles pour mener à bien les essais ? Car, selon l’amiral, deux nouveaux lancements sont programmés d’ici à la fin de l’année, et les tests seront entièrement achevés en 2008. Or, bien malin qui peut prévoir le résultat de ces expériences.

A l’époque soviétique, on organisait 16 à 20 essais sur banc d’essai au sol avant de procéder aux lancements à partir de sous-marins. Les Américains ont agi de la même manière en testant leurs missiles navals Trident-1 et Trident-2. La décision des concepteurs du Boulava de procéder d’emblée aux tests réels, sans passer par les bancs d’essai au sol et flottant, frôle l’aventurisme. Du jamais vu dans l’histoire mondiale des missiles navals.

Directeur de l’Agence spatiale russe (Roskosmos) qui supervise la conception des missiles stratégiques, Anatoli Perminov affirme qu’il faut au moins 12 à 15 tests avant de mettre un missile en service.

Il n’empêche que Iouri Solomonov, directeur et concepteur général de l’Institut des technologies thermiques de Moscou qui développe le missile Boulava, a déclaré après le deuxième lancement réussi que ce dernier venait confirmer toutes les caractéristiques conceptuelles relatives à la coordination du missile avec le sous-marin. Et d’ajouter qu’une fois le Boulava mis en service, il faudrait réaliser encore au moins dix lancements d’essai réels.

En règle générale, à l’issue des essais, on continue la mise au point des appareils de bord (calculateur, astrocorrecteur, ogive) et des moteurs. Ceci est banal, mais vrai : seuls les essais en vol garantissent la fiabilité du produit pour de longues années d’exploitation. Ils fournissent aussi une possibilité de poursuivre la modernisation de l’engin, notamment pour réaliser des lancements en trajectoire rasante, renforcer sa résistance face aux différents facteurs négatifs, etc. Aucun modèle mathématique ne pourra se substituer aux essais dans des conditions de vol réel.

Citons à titre d’exemple le célèbre missile de moyenne portée RSD-10 Pioner (SS-20 selon la classification de l’OTAN) dont la mise en service a été précédée de 21 lancements, tous réussis. Aucun reproche n’a été formulé à son sujet pendant son exploitation dans l’armée. Hélas, les missiles de ce type ont été démantelés en vertu du Traité INF.

Le RS-12M Topol (SS-25) et le RS-12M2 Topol-M (SS-27) ont enregistré un seul lancement raté sur 13.

16 essais (9 sur banc d’essai flottant et 7 à partir d’un sous-marin expérimental) ont été réalisés pour tester au début des années 1980 le missile RSM-52, l’un des premiers missiles soviétiques à propergol solide pour les sous-marins. Plus tard, ce missile a équipé six sous-marins lanceurs d’engins de la famille Typhoon. Son ogive contenait dix charges actives, un calculateur et un moteur à propergol liquide chargé de disjoindre les sous-munitions et de les pointer, et un ensemble de moyens permettant de duper le bouclier antimissile ennemi.

La modernisation profonde de ce projectile a fait naître le missile balistique naval Bark censé équiper les nouveaux sous-marins de la classe Borei : le "Iouri Dolgorouki", l’"Alexandre Nevski" et le "Vladimir Monomaque". Ces sous-marins nucléaires lanceurs d’engins stratégiques sont appelés à constituer l’ossature des forces navales nucléaires de la Russie après l’expiration du cycle de vie complet des sous-marins de la classe Typhoon.

Toutefois, les travaux de conception du missile Bark ont été suspendus après trois premiers lancements ratés. Le quatrième missile n’a pas été admis aux essais, bien que les causes de toutes les anomalies aient été détectées et éliminées.

La logique veut que les travaux de conception du Boulava soient pour le moins suspendus et que la fabrication en série du malheureux missile ne soit pas lancée. Et si cette hâte s’expliquait par le fait qu’un haut responsable candidat à la magistrature suprême de l’Etat souhaite pouvoir annoncer, à la veille de l’élection présidentielle, la mise en service d’un nouveau sous-marin lanceur d’engins équipé d’un nouveau missile stratégique ?

Rappelons que les essais du Boulava ont débuté en décembre 2003 avec des lancements spectaculaires. Après le premier vol réussi du missile en trajectoire balistique, Sergueï Ivanov, à l’époque ministre de la Défense, a déclaré : "Ce missile de quatrième génération sera mis en service par la Marine d’ici fin 2007". Beaucoup de promesses ont également été faites au sujet du système de positionnement Glonass. Mais les promesses, il faut les tenir, sinon on risque de perdre sa réputation.

Toutefois, les décisions hâtives prises par des fonctionnaires et non par des spécialistes entraînent inévitablement des conséquences qui risquent de coûter à l’avenir beaucoup de temps et d’argent. La fermeture du projet Bark avait pour motif des anomalies dans le système de commande observées lors du troisième lancement. Mais c’est ce même système qui a équipé plus tard le missile modernisé à propergol liquide RSM-54 Sineva que l’armée russe a fini par mettre en service.

Aujourd’hui, ce missile est considéré comme le meilleur du monde de par ses caractéristiques de propulsion et de masse, et il offre, contrairement au Boulava, un grand potentiel de modernisation.

Proposée par l’Institut des technologies thermiques, concepteur traditionnel de batteries de missiles balistiques mobiles pour l’armée de terre, la conception des missiles navals Boulava sur la base du Topol signifiait en réalité le développement d’un tout nouveau missile. Il faut donc donner du temps à l’institut et ne pas précipiter la mise en service de l’engin.

Sinon l’histoire du missile balistique intercontinental UR-100 de Vladimir Tchelomeï risque de se répéter. Les essais de ce projectile ont suivi un programme simplifié, plusieurs étapes importantes ayant été remplacées par la simulation. Le missile a été mis en service, mais les premiers lancements réels ont montré qu’il tombait à un millier de kilomètres de sa cible. Il a fallu retirer en urgence tous les missiles, pourtant mis en état d’alerte, les remettre au point et relancer le cycle complet des essais.

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> Mise à jour : août 2007
> Date de publication : septembre 2007
> Auteur : Iouri Zaïtsev, conseiller à l’Académie russe des sciences techniques.
> Initialement publié par RIA Novosti


Test d’un ICBM naval russe (photo : RIA Novosti)