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La Russie hissera-t-elle sa marine au second rang mondial ?

L’année 2007 peut être décrite comme celle de l’aviation de combat russe. Des milliers de spectateurs ont retenu leur souffle au Bourget en juillet et à Zhukovsky en août, en regardant les prestations spectaculaires des Mig et Sukhoï équipés de moteurs à poussée vectorielle. Il y a de quoi en être fier. Les avions présentés étaient tous des appareils basés au sol bien que l’aviation navale constitue le noyau dur des forces aériennes mondiales d’aujourd’hui. La Russie a également des avions qui peuvent être utilisés sur des porte-aéronefs comme le Mig-29KUB. Mais ils sont exportés en Inde pour équiper leurs futurs porte-aéronefs.

On ne peut pas dire que la Russie n’a pas conscience du rôle des porte-aéronefs de la marine dans les conflits modernes. L’apparition d’un porte-avions voguant vers des zones de troubles avec un équipage tri-service peut suffir à produire son effet sur un agresseur potentiel dans le monde imprévisible d’aujourd’hui. Il n’est donc pas surprenant que l’Amiral Vladimir Masorin, commandant en chef de la marine russe, ait annoncé mi 2007 des plans de réforme des forces navales russes pour en faire une marine océanique avec la seconde flotte de porte-avions du monde après les Etats-Unis. Il s’agit de construire dans les 20 prochaines années six groupes de porte-aéronefs.

Un porte-avions est impressionnant mais nécessite une importante escorte. La tendance actuelle, Etats-Unis en tête, est aux opérations en groupes aéronavals. Un tel groupe comprend, hormis un géant multirôle, jusqu’à 6 batiments d’escorte dont un ou deux croiseurs lance missiles, un destroyer lance missiles et 2 à 3 destroyers ou frégates anti sous-marins. Les standards américains ne sont évidemment pas forcément un modèle pour la Russie mais rien ne permet de conclure que ce modèle doit être changé.

Six groupes aéronavals doivent être construits en 20 ans y compris leurs divers éléments. Ce qui amène immédiatement une remarque philosophique : il n’y a pas si longtemps, début 2004, le Ministre de la défense russe avait préparé un plan pour la marine de 2040-50. Lequel abandonnait l’aspect "océanique" de la marine pour s’attacher à la protection des côtes russes (zone des 500 km) avec de plus petits navires. L’Amiral Vladimir Kuroyedov, alors commandant en chef de la marine, avait annoncé : "nous abandonnons désormais les grands navires que nous avons ou dont nous avons hérité de l’époque soviétique pour des navires multirôles". Selon lui, la "Russie aura ses propres frégates et corvettes qui seront sans équivalents dans le monde". Il avait dit que "les porte-avions appartiennent à la dernière décennie et qu’il était trop tôt pour les évoquer à nouveau". Mais il avait précisé que le seul porte-aéronefs russe, l’Admiral Kuznetsov, serait préservé, personne ne voulant le retirer du service ou le vendre. "Nous n’y avons même pas pensé".

L’histoire du "Kuznetsov" sera évoquée plus tard car il est temps d’examiner les deux programmes définissant le futur de la marine russe qui ont été réalisés en moins de 2 ans. Sur le plan de leurs concepts, ils sont radicalement opposés. Les seuls comparaisons possibles sont les expressions "sans équivalent" ou "seconde flotte". La Russie a-t-elle des raisons de planifier la construction d’autant de porte-avions dans les 20 prochaines années ? Evaluons les hypothèses...

Les chantiers navals russes devront lancer un porte-avions tous les trois ans et quatre mois si l’on veut réaliser le plan complet. Ce qui est à comparer à ce qu’on fait les américains en 22 ans de 1981 à 2003 : ils ont construit 6 porte-avions dont le dernier, le "Ronald Reagan", a été réalisé dans un délai record de 30 mois et lancé mi 2003 mais n’a pas été mis en service avant janvier 2006. Ses essais ont duré presque trois ans. En d’autres termes, il a fallut un quart de siècle au Pentagon pour parvenir à ce que nous voulons faire en 20 ans. Mais sans compter leur potentiel de construction navale sans précédent, ils ont beaucoup d’autres ressources : finances, armements, marins, personnel naviguant, logistique, etc.

De quoi la Russie a-t-elle besoin ? Premièrement de financements. L’expérience prouve qu’un porte-avions moderne à propulsion nucléaire coûte 4 Mds US$. Les coûts de maintenance reviennent à plus de 10 M US$ par mois hors coût du personnel. En compilant les quelques informations disponibles sur le budget de la défense russe, on parvient à 35 Mds US$ annuels dont 12 Mds US$ consacrés à l’achat d’armements. La Russie aurait alors a en dépenser 1 Mds US$ chaque année pour la seule construction des porte-avions. Les militaires sentiront sûrement passer cette addition considérable qui se fera au détriment d’autre chose. C’est d’autant plus irréaliste avec les budgets restreints actuels et l’inflation. Ensuite viendrait la construction porte-avionssuivants alors que les premiers entreprendraient leurs essais. A moins qu’on en construise plusieurs à la fois ? Dans cette hypothèse, les coûts seraient d’autant plus élevés.

Une fois le porte-avions achevé, il faut l’équiper d’avions. Or la Russie envisage des porte-avions capables d’en accueillir 90 chacun. Les avions embarqués Su-33, dérivés du chasseur Su-27 Flanker, ont été développés initialement dans les années 1960. Jusqu’en 2002, seuls 24 d’entre eux ont été produits. Aucun plan de reprise de la production ou de développement de nouveaux modèles n’a été évoqué. Le premier vol depuis le pont du porte-aéronefs "Kuznetsov" avait eu lieu en 1995.

Disons maintenant quelques mots sur l’Admiral Kuznetsov. Bien que lancé en 1989, il a passé l’essentiel de sa carrière en réparations. Lorsque des essais en mer ont été entrepris en 2003, il a commencé à couler. Des accidents successifs à l’apontage (un en 2004 et deux en 2005) l’ont rendu longtemps inactif. Sans parler des incendies et pannes sur ses moteurs. De plus, selon le "Center for Analysis of Strategies and Technologies", la Russie n’avait que 12 pilotes qualifiés sur porte-aéronefs en 2004 alors qu’un groupe aéronaval "rival" dispose de 3 000 pilotes dont l’entraînement est constamment contrôlé. Même si un seul groupe aéronaval complet était construit, armé et doté des personnels nécessaires, il n’y aurait aucune base pour l’accueillir, le ravitailler et le réparer. Seuls les Flottes du Nord et du Pacifique dispose d’installations pour les porte-aéronefs. Or la Flotte du Nord n’a construit aucune nouvelle installation depuis 1993 par manque de financement. Comparativement aux chantiers navals géants, les installations de réparations sont beaucoup plus modestes. Bien que considérées commes prioritaires par la Flotte du Nord pour maintenir les unités en condition opérationnelle, ces installations de réparation ne sont financés qu’à 6% de leurs besoins. Plus de 200 navires de guerre, sous-marins et bâtiments auxiliaires de la Flotte du Nord sont en attente de réparation. Seulement 10% d’entre eux ont été réparés ces dernières années.

Regardons du côté de l’Inde désormais : en toute discrétion, le pays s’apprète à lancer un porte-avion de 40 000 tonnes en 2012 avec des aéronefs achetés en Russie...

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> Mise à jour : novembre 2007
> Date de publication : novembre 2007
> Auteur : Andrei Kislyakov.
> Initialement publié par RIA Novosti.
> Traduction : Redstars.


Le Kuznetsov est le seul porte-aéronefs russe à l’heure actuelle. Sera-t-il rejoint par d’autres bientôt ?


Le "Steregushchiy", qui vient d’entrer en service dans la marine russe, est un digne représentant des nouveaux navires polyvalents dont la marine russe souhaitait se doter pour protéger ses côtes (photo : Almaz)