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Les blindés russes se mettent au français

Les forces armées russes vont bientôt être équipées des premiers systèmes dans lesquels seront intégrés des équipements produits par des sociétés françaises comme le pod Damoclès et les caméras thermiques et IR Catherine FC et Matis. Equipant déjà les versions export des avions de combat multirôles Su-30MK, des chars T-90S et des véhicules de combat d’infanterie BMP-3, ces équipements français se sont révélés meilleurs que leurs analogues russes.

Au milieu des années 1990, la coopération franco-russe a été relancée. L’Inde en a été l’instigatrice en souhaitant équiper ses forces aériennes des meilleurs chasseurs au monde. Elle a ainsi choisi de combiner plate-forme russe et avionique française. Le Su-30MKI a été équipé selon ses exigences de la centrale de navigation inertielle Sigma 90 de Sagem et d’écrans multifonctions de Thales. La centrale Sigma 90 et le viseur de casque Topsight de Thales sont ensuite apparus sur les Mig-29K/KUB.

La Malaisie a, à son tour, francisé les appareils russes. Kuala-Lumpur a en effet demandé aux russes que ses Su-30MKM soient proches des Su-30MKI indiens tout en remplaçant l’optronique secteur frontal israélienne par un équipement français et en intégrant le pod de désignation laser français Damocles.

A l’automne 2007, Olivier Houssin, directeur général en charge des activités civiles et de sécurité chez Thales, a déclaré à Moscou que le groupe français était disposé à travailler avec Rosoboronexport pour promouvoir le chasseur Mig-35 et des blindés sur le marché indien et il a affirmé avoir signé à l’été 2007 un premier contrat pour la fourniture de systèmes à la Russie.

Thales fournit désormais à Gazprom des systèmes de gestion des flux du gaz naturel liquéfié et aux chemins de fer russes (RZD) un système de gestion du trafic ferroviaire. La société est aussi prête à équiper le futur avion de ligne MS-21. Selon M. Houssin, l’augmentation des ventes permettra un transfert de technologie et un apport en terme d’expérience de gestion. Pour l’instant, il n’est toutefois pas question selon lui de monter une société commune pour des raisons techniques et économiques. Cependant, Thales a l’intention de créer une succursale en Russie en charge de l’adaptation des produits du groupe aux particularités du marché russe.

Le Ministère de la défense russe commande toujours des équipements 100% russes même si certains éléments de base pouvaient avoir été conçus à l’étranger. Cependant, les tests réalisés au sein du Ministère de la défense russe ont montré que les industriels russes sont en retard sur la concurrence internationale dans certains domaines comme l’électronique, l’optronique et la vision nocturne.

L’usine d’optique et de mécanique de l’Oural (UOMZ) a conçu son propre pod de désignation laser pour permettre aux avions de combat Mig et Sukhoï d’effectuer des tirs de précision de jour comme de nuit : le Sapsan. Mais celui-ci est inférieur à son homologue français Damoclès. L’intégration des pods français sur des appareils des forces aériennes russes est donc en discussion, notamment pour les chasseurs Su-27SM2 et les chasseurs-bombardiers Su-24M2 et Su-24. Russes et français se sont mis d’accord mi 2007 pour une production sous licence. Damoclès a ainsi toutes les chances de devenir le premier système de désignation laser étranger à être fabriqué en Russie. Il s’agira dans un premier temps d’assemblage puis de production entièrement sur place.

Sagem et UOMZ ont signé en juin 2007 un accord pour la création d’une joint-venture qui sera en charge de la production et du service après-vente en Russie des caméras thermiques françaises de dernière génération. Selon UOMZ, la création de la société sera soutenue par les structures gouvernementales russes et françaises. Les caméras françaises, qui permettent la recherche d’objectifs de jour comme de nuit, leur localisation ainsi que le suivi automatique et la désignation des cibles, seront intégrées sur les chars T-90 et blindés BMP-3 voire BMD-4.

En août 2007, Sagem a déclaré vouloir créer une société commune avec le bureau d’étude de Ramenskoe (RKB) pour développer et produire des systèmes de navigation inertielle pour avions de combat.

La signature des contrats de production sous licence a coïncidé avec un premier achat : un contrat entre Thales et Rosoboronexport pour la fourniture de 100 caméras thermiques Catherine FC à destination des chars T-90 de l’Armée russe a été dévoilé mi 2007. Jane’s Defence Weekly a publié, dans son édition de septembre, des commentaires de représentants de Thales qualifiant cette vente de pas décisif pour l’élargissement des débouchés et de possible déclencheur pour attirer des investissements dans l’économie russe et développer la coopération entre Thales et l’industrie russe. Le Ministère de la défense russe s’est quant à lui abstenu de tout commentaire, l’information ayant été dévoilée par des fuites chez Thales.

Cependant Rosoboronexport a publié le 20 mars 2008 des informations sur les négociations avec Thales et notamment sur la mise en place d’un centre de maintenance et de réparation de caméras thermiques sur le site de l’usine d’optique et de mécanique de Vologda ainsi que sur le transfert de technologies et la création en Russie d’une joint-venture pour la production de caméras thermiques. Selon Rosoboronexport, le partenariat concerne la fourniture de caméras thermiques françaises destinées intégrées à être intégrées dans des systèmes terrestres russes au profit de clients étrangers comme du Ministère de la défense russe.

Selon des sources au sein de l’industrie russe, les caméras thermiques françaises sont supérieures sur différents paramètres, y compris l’angle de surveillance, la portée, la qualité de l’image et la fiabilité. Selon ces mêmes sources, UOMZ envisagerait aussi la coproduction avec Sagem de caméras infrarouges Matis pour équiper des blindés.

L’équipage d’un blindé équipé d’un système IR moderne peut effectuer des tirs à tout moment y compris de nuit ou dans de mauvaises conditions de visibilité (rideau de fumée).

La caméra Catherine FC, qui pèse 5,5 kg, peut détecter un char jusqu’à 10 km, classifier une cible à 4,5 km et l’identifier à 2,3 km. La caméra Matis, qui pèse 4,35 kg, peut détecter un char à 11 km et classifier une cible à plus de 5 km.

Les caméras thermiques sont apparues sur les chars russes grâce aux acquisitions des pays tiers. L’Inde a conclu au début des années 1980 un contrat avec l’Union soviétique pour la production sous licence de 2 000 chars T-72 supérieurs en tous points aux 1 500 T-59 chinois commandés par le Pakistan. New Delhi a ensuite débuté le développement de son propre char : l’Arjun. Le cahier des charges a été rédigé par les militaires en 1995 et la mise en production a été préparée à partir de mars 2000 dans l’usine de la ville d’Avadi afin de prendre le relais du programme de production de chars russes sous licence. L’Armée indienne a commandé 124 chars avec de premières livraisons à l’été 2006. Mais les Arjun de pré-série étant trop lourds (plus de 55 tonnes contre 41 t pour le T-72), ils n’étaient pas transportables sur camions ou trains. Leurs moteurs diesels de 1 500 ch de fabrication locale ont été remplacés par des MTU allemands de 1 400 ch mais les problèmes de surchauffe et de rupture de transmission n’ont pas disparu. Entre temps, le Pakistan a acheté, à la fin des années 1990, 300 chars chinois Type 85 et 320 T-80UD ukrainiens (Kharkov). Le Pakistan a également lancé la production de ses propres chars Al Khalid avec l’aide de l’Ukraine et de la Chine. Près de 300 nouveaux chars équipés de caméras thermiques modernes, dont les caractéristiques surpassent celles des T-72 indiens, ont déjà été produits. L’Inde a donc commandé en 2001 à Rosoboronexport 310 T-90S pour un 800 M US$. 124 T-90S ont déjà été livrés directement par la Russie et 186 ont été assemblés depuis 2004 à Avadi à partir de kits fournis par la société russe Uralvagonzavod de Nijnii Tagil. Pour surpasser les T-80UD, l’Inde a exigé que ses T-90 soient équipés d’un moteur diesel B92C2 de 1 000 ch de la caméra thermique Catherine FC de Thales. Dans le même temps, New Delhi tentait de sauver son programme de char national en finançant le développement d’un produit de transition dérivé du T-72 mais équipé de la tourelle de l’Arjun.

Le Pakistan a de son côté commandé à Thales 900 Catherine FC dont les livraisons ont débuté en mars 2007. Elles équiperont les chars Al Khalid et les Type 85 modernisés. Parallèlement, un programme de modernisation de 600 Type 59 (Al Zarrar) équipés d’appareils de vision nocturne de deuxième génération Thesis de la firme italienne Galileo Avionica a été lancé. Islamabad a aussi mené des négociations avec Sagem pour l’installation sur les Al Khalid-2 de caméras thermiques de troisième génération Matis.

En novembre 2007, la "guerre des chars" est relancée lorsque l’Inde signe un contrat de plus de 1,2 Mds US$ avec Rosoboronexport pour 347 T-90S. Un autre programme prévoit d’assembler sous licence dans les usines Ordnance Factory Board (OFB) à Medak et Avadi 1 000 chars T-90S dont 50 livrables en 2009. Thales a annoncé en février 2008 à l’occasion du salon Defexpo 2008 avoir reçu une commande indienne pour 400 Catherine FC pour équiper les chars « hybrides », les T-90S étant équipés par les fournisseurs russes. De plus, des caméras thermiques françaises devraient être installées sur les chars et blindés modernisés T-72M1 et BMP-2K.

Article

> Mise à jour : mai 2008
> Date de publication : mai 2008
> Initialement publié par Kommersant.


Un BMP-3 russe (photo : Pravda).


Chars russes T-90 en manoeuvres


Le BMD-4 russe recevra peut-être lui aussi des caméras thermiques françaises.


Caméra thermique "Catherine FC" (photo : Thales)


Caméra thermique "Matis" (photo : Sagem DS)


L’Inde a été à l’origine de l’intégration d’équipements français sur des plateformes russes comme le char T-90S (photo : Bharat-Rakshak).