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La crise algérienne : analyse du refus de livraison des chasseurs Mig-29SMT

Les Faits

Le contrat pour la livraison de 28 chasseurs Mig-29SMT et 6 avions d’entraînement Mig-29UBT à l’Algérie pour plus de 1,27 Mds US$ avait été signé fin janvier 2006 et était entré en vigueur en mars 2006 lors de la visite du président Poutine. A cette époque, la Russie avait accepté d’annuler une dette algérienne de 4,7 Mds US$ en échange de l’achat d’armements pour une valeur équivalente. Le contrat pour les Mig-29 n’était qu’une partie d’un important package d’armements qui comprenait également 28 chasseurs multiroles Su-30MKI(A) pour 1,5 Mds US$, 16 avions d’entraînement Yak-130 pour 200 M US$ (l’Algérie en devenant le premier client export), environ 8 systèmes sol-air S-300PMU-2, 185 chars T-90S, un système sol-air Pantsyr-S1 ainsi que le maintenance et la modernisation de blindés et navires.

Pour la première fois, la Russie avait accepté la reprise par la firme MIG de quelques dizaines de Mig-29 algériens, et peut-être de Mig-23, à une valeur dépréciée. C’est peut-être la raison pour laquelle les médias russes avaient initialement estimé la valeur du contrat à 1,8 Mds US$ alors que la valeur totale des contrats signés entre décembre 2005 et janvier 2006 atteignait 7,5 Mds US$.

L’Algérie avait reçu entre 2 et 4 Mig-29UBT en décembre 2006 et un total de 15 Mig-29SMT/UBT au 15 avril 2007. Mais le gouvernement algérien a cessé les paiements relatifs au contrat en avril 2007 invoquant plusieurs problèmes de qualité des appareils livrés. Les certificats d’acceptation ayant déjà été signés, les problèmes évoqués ne pouvaient être amenés devant la justice. De plus, la partie algérienne a très tôt insisté pour la reprise des chasseurs sur la base « d’accords oraux » sans annuler le contrat. MIG a fait des efforts durant l’été pour répondre aux problèmes algériens afin de poursuivre la mise en œuvre du contrat. Cependant, toutes les offres faites par MIG ont été refusées, y compris le remplacement des chasseurs livrés par d’autres Mig-29. Et l’Algérie a continué à demander la reprise des chasseurs. Pendant ce temps, l’Armée de l’air algérienne utilisait intensivement les chasseurs qui étaient déployés sur la base de Laguat à 450 km au sud d’Alger. D’après certains calculs, les chasseurs ont volé entre 80 et 100 heures.

A la fin de l’année 2007, l’Agence fédérale pour la coopération technico-militaire, Rosoboronexport et MIG en sont arrivés à la conclusion que la meilleure solution à la crise consistait à accepter de reprendre les chasseurs et tenter de remplacer le contrat pour les Mig-29SMT/UBT par d’autres accords (éventuellement pour des matériels autres qu’aéronautiques). Durant la visite du président algérien Abdelaziz Bouteflika en Russie en février 2008, un accord de la sorte a été signé pour le retour des Mig-29 bien que le statut légal d’un tel accord ne soit pas clair. Le 25 février 2008, des techniciens de MIG se sont envolés pour l’Algérie afin de démonter les appareils. Il semblerait qu’ils soient désormais tous arrivés en Russie.

Analyse

Ni la Russie ni l’Algérie n’ont commenté cette situation et notre analyse des causes de l’annulation du contrat reste donc spéculative. Selon nous, la crise a plusieurs dimensions et des causes multiples que l’on peut regrouper en trois catégories :
- technique,
- liée à la politique intérieure algérienne,
- liée à une influence externe.

Premièrement, il semble que l’état opérationnel des chasseurs était en effet loin d’être optimal. Ce n’étaient bien sûr pas des « biens déjà utilisés » comme certains médias l’ont avancé, mais MIG a reconnu que les châssis des appareils avaient été produits en 1996. Ce qui ne sort techniquement pas du cadre du contrat qui stipule la fourniture de chasseurs en « production actuelle au dernier stade du cycle technologique ». Cependant, il semble que les conditions dans lesquelles ces châssis sont restés stockés donnent quelques éléments de contestation à la partie algérienne. Il est également possible que le problème ne se limite pas aux structures mais s’étende aux équipements embarqués.

Il est important de noter que les militaires algériens ont toujours été dans les années 1990 des clients exigents et fiers. Ils ont par exemple refusé la livraison de patrouilleurs modernisés par le chantier naval Kronstadt pour des raisons identiques. L’Algérie a aussi mis fin à des contrats avec la Chine pour des livraisons d’armes et équipements militaires. Les efforts de MIG pour remédier à la situation sont donc probablement arrivés trop tard étant donné que la décision politique d’arrêter le contrat avait déjà été prise. Il y a cependant des signes indiquant que l’aspect technique n’était pas le seul élément de cette crise. Les militaires algériens avaient sûrement compris en signant le contrat que les équipements qu’ils achetaient n’étaient pas « neufs » mais en production « actuelle ». Vu le très bon prix de vente des chasseurs (un peu plus de 20 M US$ l’unité) combiné à la reprise des chasseurs algériens, les algériens ne devaient pas avoir d’exigences trop élevées. Les vieux Mig-23 rachetés par la Russie se sont eux avérés en moins bonnes conditions que ce qui était spécifié dans le contrat. De plus, la force aérienne algérienne a commencé à chercher à l’été 2006 (avant la livraison des Mig-29UBT) sur le marché 30 nouveaux moteurs RD-33 série III et 15 boitiers KSA-15 ainsi que d’autres équipements aéronautiques pour ses Mig-29 qui devaient être livrés à la Russie quelques mois plus tard dans le cadre du contrat d’achat des Mig-29SMT. MIG n’a pas cru à cette information dans un premier temps avant de la prendre avec de plus en plus d’anxiété quand il y a eu des signes évidents que les algériens n’avaient pas l’intention de mener le contrat à son terme comme prévu.

Deuxièmement, le contrat pour les Mig-29 a pu faire l’objet de rivalités internes parmi l’élite algérienne. Le président Abdelaziz Bouteflika a tenté de réduire l’influence des militaires durant son second mandat alors que ces derniers ont pratiquement dirigé le pays depuis l’annulation des élections gagnées en 1992 par le Front Islamique. Mohammed “Tufik” Medienne, chef des services secrets algériens et leader non officiel de ce groupe, est suspecté d’avoir utilisé les défauts techniques, réels ou perçus, des Mig-29 pour s’attaquer au Chef d’Etat-major de l’Armée algérienne Ahmed Gaid Salah, un allié du président. Medienne a utilisé ses liens avec d’autres kabyles de l’Armée de l’air algérienne, dont son commandant en chef ainsi que le commandant de la chasse et probablement d’autres officiers haut gradés pour précipiter l’annulation du contrat.

Troisièmement, l’influence d’acteurs externes sur les dirigeants algériens n’est pas à exclure. Les Etats-Unis et la France ont clairement été contrariés par l’accélération soudaine de la coopération russo-algérienne en matière d’armements et d’énergie. Ces deux pays sont les plus gros importateurs de gaz algérien, la principale exportation de l’Algérie. De plus, selon des membres de l’opposition algérienne, la plupart des dirigeants des forces armées et de sécurité algériennes ont des intérêts commerciaux en France, aux Etats-Unis et en Afrique du Sud. Ils sont donc évidemment sensibles à l’influence des pays occidentaux.

Conséquences

Il est trop tôt pour conclure sur les conséquences de la crise. Pour l’heure, il semble que le refus d’accepter les Mig-29SMT n’a pas entaché les autres contrats du package d’armements. Selon ARMS-TASS, l’Algérie était le quatrième importateur d’armements russes en 2007 avec 10% des exportations de défense russes. Le contrat pour la livraison des chars T-90S s’est poursuivi et les livraisons de Su-30MKI(A) ont commencé. L’Algérie a également continué à passer d’autres commandes à la Russie ; par exemple pour la livraison de sous-marins. Ceci dit, il faudra attendre la fin des livraisons des Su-30MKI(A) et S-300PMU-2 pour pouvoir dire que la coopération technico-militaire russo-algérienne est de nouveau sur les rails.

Article

> Mise à jour : mai 2008
> Date de publication : mai 2008
> Auteur : Konstantin Makienko.
> Initialement publié dans le Moscow Defense Brief du think tank russe CAST.
> Traduction : Redstars.


L’une des rares photos d’un Mig-29 algérien