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La fin d’un super espion !

Après l’article sur le croiseur lance-missiles "Ukraina" qui rouille en Ukraine sans avenir, Redstars revient sur le destin post-soviétique tout aussi tragique d’un autre monstre des mers russe : le bâtiment collecteur de renseignements SSV-33 Ural. L’Ural est un navire unique dans l’arsenal russe du fait de sa propulsion nucléaire et de ses systèmes embarqués de guerre électronique capables de détecter et de traquer des navires ou des aéronefs autant que des missiles balistiques et des satellites. Il a aussi été conçu pour pouvoir trier et analyser la masse d’informations collectées et les transmettre en temps réel. Bref, le navire idéal pour suivre sans limitation de temps (du fait de sa propulsion nucléaire) les programmes militaires spatiaux étrangers et autres depuis les eaux internationales. Mais ce bâtiment du type "Projet 1941" (classe "Kapusta") entré en service en 1988-89 seulement termine lentement sa vie à rouiller sur un quai d’Extrême-Orient russe alors que ses équipements électroniques top secrets et couteux n’ont quasiment jamais servi... L’article suivant a initialement été publié par le blog "Russian Navy" en octobre 2008 à partir notamment d’informations publiées en 2006 par Nezavissimaïa Gazeta.

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L’unique bâtiment collecteur de renseignements à propulsion nucléaire du type "Projet 1941" Ural rouille à quai après 25 ans de quasi non utilisation. Il est amarré à l’un des quais de la Flotte du Pacifique dans l’Extrême-Orient russe. Il n’y a plus assez de spécialistes à bord pour faire tourner son réacteur nucléaire. Son équipage compte à peine une centaine d’hommes sur le millier qu’il est possible d’embarquer. Ses systèmes embarqués n’ont pas fonctionné depuis longtemps et il serait probablement trop couteux de réhabiliter ce géant des mers.

L’Ural était au début des années 1990 un bâtiment secret dont la coque est similaire à celle des croiseurs porte-aéronefs du "Projet 1144" Orlan (classe Kirov). Ses systèmes électroniques et de combat sont des plus secrets.

Il n’a pas été construit pour le combat et ne peut que repousser des petits navires et hélicoptères grâce à ses deux canons AK-176 de 76mm à tir rapide, quatre canons AK-630 de 30mm, quatre mitrailleuses Utes-M de 12mm et quatre systèmes de missiles surface-air Igla. Mais ses équipements électroniques lui permettent de détecter des menaces aériennes, de surface et sous-marines. Plusieurs radars spéciaux associés au système Korall permettent aussi de détecter et de suivre des missiles et des satellites ainsi que d’autres objets d’intérêt en orbite.

L’Ural peut naviguer sans limite de temps dans les eaux internationales sans avoir besoin de ravitaillement. Il a été conçu pour surveiller et analyser les émissions électromagnétiques émises par les aéronefs et les missiles balistiques près du littoral américain. Il est équipé pour analyser rapidement une grande quantité de données et les transmettre aux autorités nationales. Il est évident que la Russie n’a pas communiqué d’informations sur un tel navire à ses ennemis et partenaires émergents. Même aujourd’hui, 25 ans après son lancement, il est toujours difficile de trouver des informations fiables sur sa construction.

L’espion de la Baltique

La Commission militaro-industrielle du Comité central du Parti communiste et le Ministère soviétique de la défense décidèrent en 1977 de lancer la construction d’un grand navire de reconnaissance à propulsion nucléaire mesurant 265 mètres de long et 30 mètres de large. Le bureau de construction Ajsberg fut désigné comme maitre d’oeuvre. Le bâtiment fut mis sur cale en juin 1981, lancé en 1983 et mis en service en 1988 ou 1989. Il fut équipé de plusieurs systèmes informatiques ES-1046 et El’brus pour traiter la masse d’informations collectée par ses capteurs dans le cadre de sa mission de guerre électronique. Le système Korall pouvait quant à lui suivre les trajectoires des missiles balistiques et vols spatiaux habités avant de transmettre ces données.

Les essais de tous ces systèmes commencèrent en mer baltique en 1988. Un important collectif de scientifiques fut réuni pour les tester. Ces scientifiques ne quittèrent pratiquement pas le navire durant son développement, sa construction et ses essais.

L’acte étatique d’acceptation du navire fut signé en 1989 et ce dernier rejoignit alors son port d’affectation de Vladivostok. De nombreux spécialistes furent embarqués à bord pour tester le matériel durant le transit. Vladimir Anikeyev était à la tête des scientifiques qui travaillaient sur le système de mission El’brus mais il n’eut pas beaucoup l’occasion de voir le soleil des tropiques qu’il n’avait jamais vu car les systèmes informatiques n’ont jamais fonctionné correctement et furent très capricieux. Après 59 jours de mer, l’Ural arriva dans la baie de Strelok à Vladivostok. Aucun quai ne pouvait cependant l’accueillir et il fut forcé de jeter l’ancre dans la baie, commençant sa lutte invisible contre la corrosion et les pannes de ses machines qui devaient rester en marche pour alimenter les systèmes embarqués et soutenir son important équipage.

Les problèmes

L’équipage de l’Ural se prépara immédiatement pour une opération près d’un site d’essais américain de défense anti-missiles. Cependant, tellement de choses n’allaient pas à bord de ce navire flambant neuf que même les spécialistes de la Flotte de la Baltique n’arrivaient pas à les réparer, comme le système de refroidissement du réacteur. Il ne fut bientôt plus question de déploiement, les systèmes de surveillance Korall et informatiques El’brus ne fonctionnant plus.

Le navire de premier rang, qui aurait du devenir le navire amiral de la Flotte du Pacifique, est donc devenu rien de plus qu’un casernement flottant pour les jeunes officiers. Il n’est jamais parti en mission et son puissant et couteux équipement radioélectronique commenca son déclin. Les officiers envoyés à bord du navire demandaient leur transfert ou leur démobilisation après seulement un an à un an et demi de service à bord qui ne présentait aucun intérêt. Il y a même eu des cas où les officiers se jetèrent à l’eau pour regagner le rivage suite au refus du commandement de les laisser partir. Après plusieurs protestations, le commandement accepta de ne plus refuser les demandes de mutation.

On suggéra d’utiliser l’Ural comme centrale nucléaire flottante et même de le vendre à l’étranger pour être ferraillé. Mais aucune de ces suggestions ne fut retenue car les secrets à bord devaient être préservés. Le commandement de la flotte ne fit aucune suggestion pour en faire quelquechose, préférant ne pas évoquer le sujet ouvertement. Seul l’ancien Chef d’Etat-major de la marine, l’Amiral de la Flotte Vladimir Khmel’nov, proposa dans une chronique intitulée "Flotte russe : Prouesses et pauvreté" de sceller le sort du navire géant. D’après lui, "chaque réacteur de l’Ural était servi par 2 hommes au lieu des six requis".

Il y a moins d’une centaine d’hommes d’équipage à bord sur un millier servant toujours sur l’Ural mais seul 25 sont des marins ! Le système de ventilation ne fonctionne plus et une unique pompe continue à rejetter héroïquement l’eau des immenses fonds de cales. Il se dit autour de l’Ural qu’il va être vendu à l’étranger après retrait de ses réacteurs nucléaires.

Il y a quelques années, des travaux ont été effectués sur la coque dans un chantier naval pour la préserver. Les 5° de gite n’ont toutefois pas pu être corrigés. L’espion nucléaire a ensuite été amarré à quai dans l’attente de son destin.

Histoires drôles autour de l’Ural

- L’Ural est l’un des rares bâtiments sans rats à bord car lorsque son équipement électronique fonctionne, ils meurent tous et ne réapparaissent que quand le navire est à quai.

- Quand l’Ural est arrivé dans la baie de Cam Ran au Vietnam, les marins de faction ont lancé des grenades sur une cible inconnue dans l’eau qui s’est révélée être une grosse tortue.

- Le navire n’était qu’à 1,5 à 2 km du principal dépôt de munitions de la Flotte du Pacifique lorsqu’il a explosé. Malgré quantité de missiles et obus volant dans toutes les directions et grâce aux efforts du K1R Keshkov et de son équipage, aucun d’entre eux n’est tombé sur le navire. L’équipage est en effet parvenu à déplacer de nuit le navire, qui était sous le feu, vers un endroit plus sûr avec l’aide d’un seul remorqueur.

- Une boite de munitions de 76mm avait disparu lors d’une opération de ravitaillement. Le commandant du navire, Keshikov, a alors demandé à l’équipage de la ramener anonymement sans poser de questions. Tous les obus ont été ramenés le jour même et Keshikov a personnellement remercié l’équipage.

- A l’automne 1991, le navire a brisé ses amarres durant une énorme tempête et a commencé à dériver vers la mer. Il est passé à quelques centaines de mètres à peine des rivages rocailleux de l’ile de Putyatin. Le jour suivant, l’équipage a reçu des rations de combat car le navire était officiellement en dehors de son port de rattachement.

Article

> Mise à jour : octobre 2008
> Date de publication : octobre 2008
> Traduction : Redstars.


L’Ural en juin 2008.


L’Ural en octobre 2007 (photo : Yandex).


Vue satellite du SSV-33 à quai en Extrême-Orient russe (Google Earth)


Le SSV-33 rouille depuis les années 1990...


SSV-33 Ural


SSV-33 Ural


Insigne du SSV-33


Schéma du SSV-33 Ural de type Projet 1941 (classe Kapusta pour l’OTAN).