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Sébastopol : un ilot russe en terre ukrainienne

Quel avenir pour la Crimée ? Depuis 225 ans, la flotte russe mouille à Sébastopol, fondée par Catherine II, citadelle navale offrant un port à huit baies en eau profonde… Mémoire d’un siège mémorable en 1854. Une des huit Villes Héros de l’ancienne Union soviétique… Les qualificatifs ne manquent pas pour désigner cette ville qui n’a jamais vraiment quitté le cœur et l’esprit de millions de citoyens Russe.

La Crimée est une presqu’île au sud de l’Ukraine qui plonge dans la mer Noire. Cette péninsule est peuplée de 2,5 millions d’habitants, dont 60% de russophones, 23% d’Ukrainiens et 10% de Tatars. Historiquement rattachée à l’Empire ottoman, puis à l’Empire Russe, elle a été offerte à l’Ukraine par Nikita Khrouchtchev (lui-même ukrainien d’origine) en 1954. Depuis la disparition de l’URSS, elle est la seule région autonome de l’Ukraine. Autrement dit, le même statut que l’Ossétie du Sud par rapport à la Géorgie.

Selon le traité « Paix et Amitié » de 1997, la marine russe en mer Noire est située à Sébastopol, grâce à un bail signé entre les deux parties et pour une durée de vingt ans. Moscou a toujours eu une certaine difficulté à reconnaître la souveraineté ukrainienne sur Sébastopol, ainsi que sur toute la région environnante de Crimée, prétextant que la ville n’avait pratiquement jamais intégré la République socialiste soviétique ukrainienne, ajoutant qu’elle avait le statut particulier de base militaire.

Cependant, le commandement de la base navale et les organisations russes contrôlent la ville, dominant le commerce et la vie culturelle. En effet, le transfert de Sébastopol à l’Ukraine n’a jamais vraiment été accepté par la société russe (ainsi que certains hommes d’État), considérant le transfert comme temporaire. Les autorités moscovites, sous la gouvernance du maire Loujkov continuent à sponsoriser le tissu social pro-russe, ainsi que l’éducation (écoles, universités) et les activités culturelles de Sébastopol (particulièrement celles en faveur des employés de la Marine russe et de leurs familles). Ces activités dénotent une certaine indépendance vis-à-vis du reste de l’Ukraine. Les autorités ukrainiennes contrôlent les activités formelles telles que les impôts et la police.

Le résultat de cette rétrocession est la division de la Flotte soviétique de la mer Noire entre la Flotte russe de la mer Noire et la Marine Ukrainienne. Sébastopol demeure le quartier général tant de la Flotte russe de la mer Noire que celui de la Marine ukrainienne. Une querelle se poursuit entre les deux parties, portant sur les infrastructures hydrographiques de Sébastopol ainsi que sur les phares le long de la côte de Crimée.

En ce qui concerne les effectifs Russe à Sébastopol, il serait de l’ordre de 12 000 hommes. Le nombre de bâtiments de la Flotte russe de la mer Noire ne cesse de diminuer, sans que de nouveaux navires soient mis en exploitation pour les remplacer.

Il convient dès le départ d’analyser les missions qui incombent à la flotte Russe et un rapide état des lieux montre que sur un plan purement militaire le port de Sébastopol n’a plus toute sa pertinence. C’est surtout le coté symbolique avec une nécessité politique et stratégique qui explique ce choix.

Actuellement la mission qui incombe à la Flotte russe de la mer Noire se résume principalement à couvrir le littoral russe, qui est restreint jusqu’au Caucase du Nord ainsi que la zone économique exclusive. Selon Alexandre Khramtchikhine, chef du service analytique de l’Institut russe d’analyse politique et militaire de Moscou. Cette flotte pourrait compter entre 3 et 5 sous-marins diesel et entre 20 et 30 patrouilleurs et dragueurs de mines qui seraient capables, en temps de paix, de protéger la zone économique et en temps de guerre, d’utiliser leurs capacités d’attaque et de destruction de sous-marins pour lutter contre la flotte ennemie en mer Noire.

En 1997, le choix de conserver Sébastopol était pertinent puisque l’autre port Novorossiïsk était incapable d’accueillir tous les navires et les effectifs de la Flotte russe de la mer Noire. De plus les conditions climatiques ne sont pas très propices au développement d’une base navale, en particulier à cause des vents forts en hiver. Mais aujourd’hui face à la diminution du tonnage de la flotte, Sébastopol n’est plus pertinent. Il est vrai que la construction d’une nouvelle base aurait un cout financier non négligeable mais comparé à la location de la base de Sébastopol et aux frictions incessantes, le cout serait moindre.

Ainsi, sur le plan militaire, le problème de Sébastopol semble pour beaucoup avoir été inventé et ne pas correspondre à la réalité d’aujourd’hui. Le maintient de Sébastopol n’aurait de sens militairement parlant, que dans une montée en puissance graduelle et pérenne de la flotte russe de la mer Noire.

En revanche, c’est le facteur psychologique avoué ou non qui est l’élément principal de la tension entre la Russie et l’Ukraine à propos du port de Sébastopol. Et ce facteur psychologique et à la fois d’ordre historique, politique et stratégique.

Historique d’abord, puisqu’on a l’habitude de désigner Sébastopol comme "la ville de la gloire militaire russe". Elle est réputée pour l’héroïsme massif de ses défenseurs pendant la guerre de Crimée et la Grande Guerre patriotique de 1941-1945. L’on a récemment également marqué les 225 ans de la création du port par Catherine II par des cérémonies.

Le facteur politique s’y ajoute également. La Crimée faisait partie de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) jusqu’en 1954, et le processus de transmission de la presqu’île à l’Ukraine avait des fondements juridiques extrêmement douteux, même du point de vue de la législation soviétique. De nos jours encore, la majorité de la population slave de la Crimée en général et de Sébastopol en particulier revendique une identité russe (ou même soviétique) et non ukrainienne, alors que les Tatars de Crimée s’alignent plutôt sur la Turquie. En fait, les frontières de l’Ukraine contemporaine, délimitées à l’époque soviétique, sont loin de correspondre aux réalités historiques, ethniques et politiques d’aujourd’hui. L’Etat ukrainien a été formé artificiellement. C’est en grande partie pour cette raison que, depuis 1992, son développement se fonde sur l’idée de négation absolue de toute communauté avec la Russie. Aussi serait-il naïf de parler d’une alliance politique ou - encore moins - militaire avec l’Ukraine dans un proche avenir. En conservant sa base à Sébastopol, Moscou s’est fait de son propre gré l’otage de Kiev. D’autre part, la présence de la Flotte russe de la mer Noire à Sébastopol constitue un facteur politique et psychologique très puissant, qui irrite les autorités centrales actuelles en Ukraine et nourrit l’identité russo-soviétique susmentionnée de la plupart des habitants de la Crimée.

Enfin sur un plan stratégique, Moscou a l’habitude de croire que la présence même de la flotte russe à Sébastopol peut empêcher l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN.

La dernière tension en date entre l’Ukraine et la Russie remonte à la crise géorgienne de l’été 2008, ou le gouvernement Ukrainien avait demandé à être avertit de tout mouvement de la flotte au mouillage au port de Sébastopol. Le croiseur lance-missiles « Moskva », Vaisseau amiral de la flotte de la mer Noire, le dragueur de mines « Tourbinist » et le « Mija » sont rentrés à la « maison » : Sébastopol… Acclamés par ses habitants sans en avertir les autorités Ukrainienne. Au plus fort du conflit en Ossétie, le président Iouchtchenko avait déclaré qu’il se réservait le droit d’empêcher le retour à Sébastopol des navires russes engagés dans les opérations militaires visant à contraindre la Géorgie à la paix, signant ensuite un décret prescrivant à la flotte russe de demander l’autorisation de Kiev pour tous mouvements au moins 72 heures à l’avance et d’informer du motif du passage de la frontière ukrainienne… Et le président Dmitri Medvedev de lui répondre alors : « La Flotte russe de la mer Noire est une partie intégrale des forces armées russes qui n’obéit qu’au commandant en chef suprême russe. Tout le reste relève des émotions, je ne veux pas les commenter ». Précisant que les accords internationaux priment juridiquement sur les décrets internes… Le vice premier ministre russe Serguei Ivanov s’est également exprimé sur le sujet en se rendant à Sébastopol sur la plus grande base navale de la flotte russe. Il est revenu sur les tensions créées par la présence des troupes russes sur le territoire ukrainien.

"Cette question importante doit être réglée de manière civilisée, sur la base d’un accord conjoint entre la Russie et l’Ukraine", a déclaré M. Ivanov lors de sa rencontre avec des vétérans et des citoyens russes à l’occasion du 225e anniversaire de Sébastopol. Il est difficile d’imaginer Sébastopol sans la flotte russe, et la flotte russe sans sa principale base navale. Le problème de la présence des forces navales russes sur le territoire ukrainien ne peut être résolu que par le biais du dialogue, a noté le ministre russe.

Dans un cadre plus large, la Russie voie les pays de la CEI rejoindre progressivement les rangs de l’Union Européenne et de l’OTAN. La Russie le perçoit comme une provocation et comme une volonté de nuire à son pré carré d’influence historique. La crise du gaz ou le bouclier anti missile sont d’autres manifestations de cet antagonisme rampant.

L’évolution ultérieure de la situation pour la Flotte russe de la mer Noire, Sébastopol et la Crimée dépend d’une multitude de facteurs. Il est très peu probable que la Flotte russe de la mer Noire reste à Sébastopol après l’expiration du délai de location, laquelle surviendra en 2017. Si l’on observe la logique des événements, on peut en conclure que soit la flotte s’installera exclusivement en Russie à Novorossiïsk (et ce, peut-être même avant l’expiration du contrat en question), soit la situation politique en Crimée et en Ukraine en général changera considérablement. En raison de la nature artificielle de l’Etat ukrainien, celui-ci risque constamment de se retrouver scindé en deux parties : le Centre-Ouest et le Sud-Est. Chaque penchant trop prononcé des autorités centrales ukrainiennes pour la Russie ou pour l’Occident ne fait que renforcer cette menace. C’est pourquoi les démarches actuelles de Kiev vis-à-vis de la flotte russe porteront un coup au moins aussi important à la stabilité intérieure du pays qu’à la capacité de défense de la Russie voisine au niveau de ses frontières méridionales. De plus les Russes en poursuivant l’aide aux populations et à l’activité économique de la Crimée pourrait pousser cette zone à déclarer sont autonomie ou mettre les autorités Ukrainienne sur le fait accomplie.

La Russie a été tentée de poursuivre la confrontation avec l’Europe les Etats-Unis et l’OTAN, mais la crise économique l’a ramené à la réalité. Au lieu de poursuivre l’isolement de la Russie nous devons mettre en place un nouveau partenariat stratégique, une zone de libre échange économique entre l’Union Européenne et la Russie serait un premier pat vers une nouvelle ère dans nos relations bilatérales.

Article

> Mise à jour : janvier 2009
> Date de publication : janvier 2009
> Auteur : Lionel Luttenbacher.


Marins russes dans le port de Sebastopol (photo : RIA Novosti).