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En provenance du fond des mers.

Le président russe Vladimir Poutine est sur le point de ratifier la loi de programmation militaire 2007-2015. Elle a pour priorité les forces stratégiques navales. Deux fois plus de fonds sont alloués à la construction de sous-marins nucléaires qu’à la construction de navires. Cette tendance récente qui a amené les chantiers navals russes à un stade où ils ne sont même plus capables de produire de petits navires dans les délais impartis, sans parler des projets de grande envergure, va donc continuer.

Les rois des missiles

Les sous-marins nucléaires ont longtemps été les armes favorites des militaires russes. Le Ministère de la Défense favorise constamment les sous-marins dans son budget même avec le manque actuel de forces de surface. En 2006, 8 millions de roubles ont été alloués dans le budget militaire russe pour la construction de sous-marins nucléaires alors que la construction de navire recevait 4 millions de roubles. Le ministre Vladislav Putilin, vice président de la Commission Militaire Industrielle a rapporté à Kommersant que la construction de cinq sous-marins nucléaires lanceurs d’engins était prévue dans les neuf prochaines années. Ce seront des types 955 orei emportant des missiles Boulava-30.

A vrai dire, on peut douter du réalisme de ces plans. La navire tête de série du type Borei, le Yury Dolgoruky, a été mis sur cale le 2 novembre 1996 et devait être lancé en 2002. Pour accélérer sa construction, d’autres sous-marins dont la construction avait été gelée au milieu des années 1990 ont été cannibalisés. Cependant, le Yury Dolgoruky est toujours sur cales à Sevmashpredpriyatie où sa construction serait estimée complétée à environ 60%.

Selon les dires du directeur général de Sevmashpredpriyatie, Vladimir Pastuykhov, le sous-marin devrait sortir de cale cette année. Un mois plus tôt, le Commandant en chef de la marine russe, l’Amiral Vladimir Masorin, promettait que le Yury Dolgoruky serait prêt au combat dans la Flotte du Nord en 2008.

Les autres Borei ne sont pas logés à meilleur enseigne. Le second, appelé Alexander Nevsky, a été mis sur cale à Sevmashpredpriyatie le 19 mars 2004 et à cette même date cette année, un troisième Borei, le Vladimir Monomakh, a été mis sur cale. Ils doivent être mis en service en 2009 et 2011 mais la marine elle-même n’est pas certaine que cela soit possible. Cependant, la construction d’un autre Borei commencera l’année prochaine. Selon les industriels, le retard est dû à un manque de financement. Ce que les bureaucrates nient vigoureusement.

“Les coûts augmentent sans raison” a déclaré Putilin. « Le prix du troisième bâtiment de type 955 est de plusieurs fois supérieur au prix du premier. Lorsque des bâtiments sont en construction, les entreprises vivent des revenus de leur construction. Une commande qui dure est profitable alors que terminer le navire signifie la fin des profits. Donc la construction des sous-marins peut durer une éternité. »

Alors que la construction des Borei se dessine, les essais des missiles Boulava-30 se font à un rythme lent. Le sous-marin nucléaire Dmitry Donskoi de la classe TK208 a été modernisé au standard Projet 941UM à Sevmashpredpriyatie afin d’être utilisé pour les lancements d’essai. Il se rend occasionnellement dans les mers du Nord depuis Severodvinsk pour procéder à des tirs de Boulava. Il y a eu quatre tirs au total. Masorin a déclaré que le programme d’essai devrait être achevé en 2007 quand le premier Borei sera prêt. Mais des problèmes budgétaires pourraient affecter les tests du Boulava également. « Le missile Boulava est très coûteux, c’est pourquoi nous allons optimiser les essais et réduire le nombre maximal de lancements. » a-t-il précisé. Putilin a déclaré que la mise en production à grande échelle du Boulava est en préparation et que 5 millions de roubles seront alloués à cette fin.

Le programme de sous-marin nucléaire multirôle Severodvinsk de type 855 Yasen, n’est pas en meilleure forme. Le bâtiment devait emporter 8 lance torpilles avec 24 missiles de croisière antinavires furtifs P-100 Onyx. Il a été mis sur cale à Sevmashpredpriyatie le 22 janvier 1993 pour un lancement prévu en 2000. Cependant, ce programme n’a quasiment pas reçu de financements en 2006. Son avenir est donc remis en question. Au départ, les militaires envisageaient d’en construire six autres. Ces « tueurs de porte-avions » devaient accomplir une part significative de la dissuasion non nucléaire. Désormais, le ministère de la défense ne considère pas nécessaire l’investissement dans les Yasen mais préfère concentrer ses fonds sur les Borei.

Grand bâtiments et petits bâtiments

Le 26 décembre 1997, le bâtiment tête de série des sous-marins classiques de quatrième génération du type 677 Lada, développé par le Rubin Central Design Bureau for Naval Equipment, a été mis sur cale à Saint Petersbourg. Cependant, les délais de livraison des nouveaux équipements et armements par un certain nombre de fournisseurs de second rang, l’ont retardé. Les données fournies par la chambre d’audit montrent que le coût des composants pour le Saint Petersbourg a augmenté de 180% entre 1997 et 2002 et que le coût de ses armements a triplé.

Le Lada tête de série devait être mis à flots en 2003 pour le 300ème anniversaire de Saint Petersbourg mais le lancement a eu lieu en 2004. En 2006, 450 millions de roubles ont été alloués pour son achèvement afin de le transférer à la marine russe. Un certain nombre de ses systèmes opérationnels sont inachevés comme le système hydroacoustique et, selon certaines sources non officielles, son système tactique. « Nous sommes désormais en retard de plusieurs années sur la finition du produit donc il sera livré et nous le terminerons par la suite en coopération avec la marine russe et sous notre responsabilité. » a déclaré le directeur de Rubin, Igor Spassky, à Kommersant.

Des problèmes similaires ont été rencontrés sur d’autres projets de bâtiments. La première corvette de la Garde (c’est la classification militaire russe pour un patrouilleur) a été mise sur cale aux chantiers du Nord à Saint Petersbourg en 2001, suivie par une autre en 2003 et une en 2005. Une quatrième doit être mise sur cale au quatrième trimestre de cette année. Les corvettes sont construites pour la Flotte de la Baltique. En décembre dernier, le Amur Shipbuilding Plant a remporté un appel d’offre pour en construire une pour la Flotte du Pacifique et devait la mettre sur cale le 30 juin.

Le projet 20380 a été qualifié de “corvette pour le 21ème siècle” dans la presse. L’Etat major de la marine l’a décrit comme un bâtiment indétectable avec les derniers armements furtifs. Mais les experts ont des doutes sur le projet 20380 depuis le début. En particulier, sa fonction n’est pas très claire. Son design lui donne un rôle antinavire évident prévu pour remplacer les vieux navires de patrouille assurant la protection des approches des ports des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins des Flottes du Nord et de la Baltique. Or seuls les Etats-Unis, avec leurs forces navales et aériennes bien supérieures, peuvent réellement menacer les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins russes. Les corvettes seraient alors bien impuissantes face à cet adversaire.

Les corvettes du projet 20380 sont censées être utilisées également dans la Baltique et en Mer Noire où leur mission antinavire est complètement irréaliste. Là-bas les corvettes rencontreront comme adversaires de petites unités légères et rapides ; sans parler de la menace des mines. Elles opéreront dans une zone où l’ennemi a la supériorité aérienne. Les corvettes sont censées utiliser leurs missiles aussi bien contre des groupes de petites unités de combat naval aussi bien que de grands navires de guerre mais également contre des cibles terrestres tout en minant les eaux et en évitant les attaques saturantes de missiles antinavires et d’aéronefs. Les experts doutent que les corvettes du type projet 20380 soient capables de réaliser l’une de ces tâches. Elles sont en effet sous-motorisées, elles ont des missiles relativement peu puissants, aucune chance de frapper des cibles terrestres, peu de capacité d’emport de mines et de faibles moyens de défense antiaérienne. Une publication récente sous la direction de Boris Kuzyk, ancien patron des chantiers du Nord qui a une grande expérience de la construction de corvettes, relate que “la construction de nouvelles corvettes équipées d’armements dépassés (développés il y a 20 ans) est surprenante alors que la marine dispose d’une grande quantité de navires similaires qui ont seulement besoin de réparations et refontes. »

Des projets éternels

Des experts indépendants qui ont examiné la construction navale militaire russe ces dernières années ont conclus que l’industrie navale russe est incapable de construire dans les délais impartis ne serait-ce qu’un petit navire. Le patrouilleur « L’inaprochable » de la classe projet 11540 a été lancé pour la Flotte de la Baltique en 1988 aux chantiers Yantar de Kaliningrad. C’était le second navire de la série. Le premier, « Neutrashimyy », a été construit entre 1987 et 1993. Le second, renommé “Yaroslav Mudryy” en 1995, n’a pas été achevé durant 18 ans bien que prêt à 80%.

En 2006, la ministère de la défense a alloué à Yantar 1,2 milliards de roubles dont 1 milliard devait être affecté à la construction du Yaroslav Mudryy. Pour maintenir son coût, il a été déclassifié de grand bâtiment antinavire (une unité de premier rang) à patrouilleur (une unité de second rang). Ses essais sont prévus en 2007 et sa livraison en 2008. La marine russe va ainsi recevoir un navire qui est dépassé depuis longtemps.

La patrouilleur Novik de la classe Projet 12441 Grom a été mis sur cale à Yantar le 27 juillet 1997. Le Commandant en chef de la marine russe de l’époque, Felix Gromov, avait également qualifié le Novik de « navire du 21ème siècle ». Pourtant, après une dépense de 2,5 milliars de roubles dans sa construction, il a été abandonné en 2001 en raison de nombreux problèmes techniques insurmontables. Maintenant que le Ministère de la défense a des fonds à lui consacrer, il a été décidé de l’achever en tant que navire école sous le nom Borodino.

Un autre patrouilleur a été développé par Zelenodolsk Project Design Bureau dans les années 1980 : le Projet 11660 Gepard. Le navire tête de série a été mis sur cale à Zelenodolsk en 1988 et il a été démantelé en 1989 lors de réductions budgétaires.

En 1992, le gouvernement russe a commandé quatre patrouilleurs d’une version simplifiée destinée à l’export : le Projet 11661 Gepard-1. Mais ils n’ont pas trouvé preneur et la marine a critiqué son faible emport d’armement par rapport à son déplacement. Grâce aux efforts du gouvernement du Tartastan, une version encore plus simplifiée a été construite pour la Flotte de la Caspienne et dénommée Tatarstan.

L’amiral Masorin a promis un second navire pour la Flotte de la Caspienne en 2007 : le Dagestan. Dans le budget de la défense de 2006, 500 millions de roubles ont été alloués à sa construction. Des tentatives ont été faites pour vendre les deux squelettes de Zelenodolsk au FSB mais ils seraient désormais proposés au Vietnam.

Il en est de même en ce qui concerne la construction de plus petits navires. Un dragueur de mines type Projet 02668 a été mis sur cale aux chantiers de Sredne-Nevsk à Saint Petersbourg en 2000. Un dragueur de mines côtier est également en cours de construction là-bas. Le premier doit être livré en 2010 tandis que la date de livraison du second est inconnue.

Lors du dernier programme d’armement étatique de 2000, il n’y avait aucune acquisition en série de technologie militaire. Dans le nouveau programme, le gros des dépenses va à l’équipement de l’armée, y compris la marine, avec de nouveaux armements. Cependant, on ne sait pas encore comment la marine sera affectée. Même si trois ou quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins sont achevés plus ou moins à temps, cela ne suffira pas.

Défense navale

La marine russe dispose d’environ 50 grands bâtiments de guerre. Il s’agit d’un porte-avions, de quatre croiseurs lance missiles Projet 1144 et 1164 (avec deux autres croiseurs Projet 1144 en réparations), dix destroyers Projet 956, douze grands navires anti sous-marins et vingt-cinq grands navires amphibies. Tous ne sont pas opérationnels. Quelques-uns sont en réparation ou en attente de révision majeure.

Aucun navire plus grand qu’une frégate n’est attendu avant 2010 ou 2011. La frégate tête de série de la classe Projet 22350 a été mise sur cale aux chantiers du Nord le 1 février 2006. Son achèvement a été annoncé pour 2009 mais il semble qu’elle ne sera achevée qu’en 2011. Seulement 100 millions de roubles lui ont été alloués dans le budget de la défense 2006.

La marine comprend 45 sous-marins nucléaires et 20 sous-marins diesels. Sur le papier, la marine dispose de trois sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de type Projet 941. Mais le Dmitry Donskoi est une plateforme d’essai pour le missile Boulava et ne peut conduire de réelles opérations militaires. Le Severstal est en rénovation et l’Arkhangelsk n’a pas ses missiles. En conséquence, la dissuasion nucléaire est assurée par six sous-marins nucléaires lanceurs d’engins type Projet 667BDRM, dont l’un est en rénovation, et six type Projet 667BDR. La marine russe a également neuf sous-marins Projet 959A (dont deux sont en rénovation) armés de missiles antinavires et vingt-et-un sous-marins nucléaires d’attaque Projet 971, 945 et 671RTMK, dont au moins six sont en rénovation.

Des vingt sous-marins diesel Projet 636, 877 et 641B, seuls douze sont actuellement opérationnels. Contrairement à l’affirmation de l’amiral Masorin qui disait que « la Russie aura totalement modernisé sa flotte sous-marine stratégique d’ici 2010 », le meilleur des scénarios verra probablement cinq à six sous-marins nucléaires lanceurs d’engins Projet 667BDRM et un ou deux Projet 955 en service. En prenant en compte le retrait de certains bâtiments et les délais nécessaires au lancement de nouveaux, le nombre total de sous-marins sera réduit à 35-40.

Article

> Mise à jour : août 2006
> Date de publication : septembre 2006
> Auteurs : Alexandra Gritskova, Konstantin Lantratov.
> Initialement publié par Kommersant en Juillet 2006.


Une corvette Projet 20380 mise à flot le 16 mai 2006 lors d’une cérémonie au chantier naval du Nord à Saint Petersbourg (photo : Mikhail Razuvaev / Kommersant).


Un sous-marin nucléaire russe vu près du Kamchatka (photo : Valery Melnikov / Kommersant).