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Un missile, deux scoops !

La Marine russe vient de tester ses forces stratégiques, un exercice couronné par plusieurs lancements de missiles balistiques intercontinentaux. Dans un rapport présenté devant les caméras de télévision au commandant suprême des forces armées, le président Vladimir Poutine, le ministre de la Défense Sergueï Ivanov s’est félicité du "succès" des opérations.

Le sous-marin nucléaire K-84 "Ekaterinbourg" (projet 667 BDRM Delfin, ou Delta IV selon la classification occidentale), stationné dans la baie Iaguelnaïa de la presqu’île de Kola (nord-ouest), a lancé un missile stratégique RSM-54 (SS-N-23) vers le polygone de Kija situé à l’extrémité de la presqu’île de Kanine Nos (nord). Un autre submersible, dont le nom et l’immatriculation sont tenus secrets, a tiré un missile identique vers le même polygone depuis le Pacifique. Après le test avorté, la semaine dernière, d’un nouveau missile stratégique intercontinental Boulava lancé depuis le croiseur nucléaire lourd "Dmitri Donskoï" (version modernisée du projet 949 classe Typhoon) et l’incendie qui a éclaté à bord du sous-marin nucléaire "Daniil Moskovski" (projet 971 Chtchouka-B) et a coûté la vie à deux marins, ces exercices sont un succès incontestable.

Ce succès met au grand jour deux aspects hors du commun. D’abord, l’un des missiles intercontinentaux a été tiré à partir d’un sous-marin se trouvant au-delà du pôle Nord sous la banquise de l’Arctique. Le projectile est passé par un trou percé par la coque du "Ekaterinbourg" et a atterri dans la zone programmée située à quelques milliers de kilomètres seulement du sous-marin, soit une distance très courte pour un missile stratégique. Le RSM-54 (R-29RM) est un missile naval intercontinental à trois étages et à propergol liquide capable d’emporter quatre ogives nucléaires à vecteurs indépendants à une distance de 11.000 km. Les tirs à courte distance sont une mission très compliquée aussi bien pour les missiles eux-mêmes que pour l’équipage du sous-marin, surtout si ce dernier navigue dans la région du pôle Nord où l’astrocorrecteur qui assure le guidage est souvent perturbé.

Douze ans s’étaient écoulés depuis le dernier lancement de ce type à partir du pôle Nord, le dernier tir du "Ekaterinbourg" à partir de cet endroit datait de 1994. Le commandant du sous-marin, le capitaine de vaisseau Sergueï Klijenko, venait alors de quitter l’école navale. On constate aujourd’hui que ni lui ni son équipage n’ont perdu la main. Encore un détail : le K-84 n’a jamais été réparé ou modernisé contrairement aux autres sous-marins de la baie Iagelnaïa - le K-114 Toula, le K-117 Briansk et le K-18 Karelia -, prouvant ainsi qu’un appareil aussi vieux est tout à fait capable de s’acquitter de missions de combat sérieuses.

Le second aspect hors du commun se cache dans les propos même du ministre de la Défense qui a déclaré dans son rapport que la Marine russe comptait actuellement huit sous-marins nucléaires opérationnels, dont cinq stratégiques et trois polyvalents. Il a bien parlé de sous-marins nucléaires. Les spécialistes savent que les déclarations de ce type ne doivent jamais rien au hasard.

Le fait qu’un sous-marin stratégique soit doté d’armes tout aussi stratégiques n’a rien de nouveau. Encore que, si l’on se souvient que la Marine russe compte en tout et pour tout douze sous-marins stratégiques, dont un sera prochainement réformé en raison de son âge et deux autres, dont le "Ekaterinbourg", réparés et modernisés, il se trouve que pratiquement tous les sous-marins stratégiques russes sont opérationnels, et que les marins russes ne sont pas cloués au sol et ont donc la possibilité d’améliorer leurs connaissances pratiques.

Toujours est-il que les propos de Sergueï Ivanov ont retenu l’attention des experts. En 1992, la Russie s’était engagée à titre unilatéral à concentrer toutes ses armes nucléaires navales de théâtre dans ses bases. Les Etats-Unis avaient pris le même engagement unilatéral en 1991. Si le ministre de la Défense déclare que les sous-marins polyvalents russes sont dotées d’armes nucléaires, cela veut dire que leurs missiles antinavires Granit et Granat, dont la portée ne permet pas de les classer parmi les missiles de théâtre, sont équipés d’ogives nucléaires. Cela faisait longtemps que les sous-marins russes ne naviguaient plus en haute mer avec un arsenal nucléaire. Même la tragédie du sous-marin Koursk (projet 941 Anteï) qui s’est produite en août 2000 n’avait pu établir le fait que les missiles Granit qui équipaient ce submersible étaient dotés d’ogives nucléaires.

La présence de telles munitions à bord des sous-marins polyvalents russes, sous réserve d’une erreur de la part du ministre de la Défense, montre que le Kremlin a décidé de revenir à la pratique des patrouilles océaniques de sous-marins équipés de missiles de croisière. Ces engins, dont la portée atteint 750 km pour les Granit et 3.000 km pour les Granat, ne sont classés ni parmi les missiles stratégiques ni parmi les missiles de théâtre. Les missiles dits stratégiques ont une portée supérieure à 5.500 m. On n’exclut pas, selon certains experts, qu’il s’agisse là d’une réponse russe aux nouveaux tests du bouclier antimissile américain et aux tentatives de Washington d’équiper ses missiles navals nucléaires stratégiques Trident II d’ogives conventionnelles tout en gardant la puissance et l’efficacité d’une frappe nucléaire.

Les missiles Granit et Granat, même si on les qualifie officiellement de missiles antinavires, représentent en réalité des missiles de croisière et peuvent viser des cibles terrestres, y compris des bases de missiles, des bases navales, des postes de commandement ou encore des sites industriels.

Article

> Mise à jour : septembre 2006
> Date de publication : septembre 2006
> Auteur : Viktor Litovkine, commentateur militaire de l’agence RIA Novosti.
> Initialement publié par RIA Novosti en septembre 2006.


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